L’héritage français au Vietnam : ce qu’on en voit encore
Soixante-dix ans après le départ de la France, l’Indochine est partout et nulle part : dans une gare Art déco, dans un mot de vocabulaire, dans une baguette allégée à la farine de riz. Voici ce qui subsiste vraiment — et ce que les Vietnamiens en disent aujourd’hui.
Ce qui reste debout
Hanoï a conservé le plus grand ensemble d’architecture coloniale française d’Asie du Sud-Est, et l’a conservé en partie par manque de moyens pour démolir. Le quartier français, au sud du lac Hoàn Kiếm, aligne encore ses villas ocre à volets verts sur des avenues plantées de tamariniers.L’Opéra de 1911 est une réplique réduite du Palais Garnier. Le Metropole, ouvert en 1901, n’a jamais cessé de fonctionner et conserve sous sa cour un abri anti-aérien redécouvert en 2011, que l’on peut visiter. La cathédrale Saint-Joseph, achevée en 1886, est une Notre-Dame de Paris en réduction, noircie par l’humidité tropicale.À Saigon, la poste centrale est une halle métallique de gare détournée en bureau de poste ; les cartes murales du télégraphe indochinois peintes dans les années 1890 sont toujours en place. La cathédrale Notre-Dame, en face, a été bâtie avec des briques importées de Marseille.Un mythe à corriger, parce qu’on vous le racontera : le pont Long Biên n’est pas d’Eiffel. Il a été construit entre 1899 et 1903 par la maison Daydé & Pillé. La confusion est si ancienne qu’elle figure encore dans des guides imprimés. Le pont n’en est pas moins remarquable : bombardé à de nombreuses reprises pendant la guerre, réparé chaque fois, il porte encore trains, motos et piétons.
Les villes inventées pour fuir la chaleur
Đà Lạt n’existerait pas sans un médecin suisse au service de la France. En 1893, Alexandre Yersin remonte sur le plateau du Lang Biang et note qu’à mille cinq cents mètres le climat est celui d’un printemps permanent. On y bâtit une station d’altitude : villas normandes, lycée en brique rouge, gare Art déco dont le toit imite les maisons communes des hauts plateaux.Le résultat est une ville d’allure française sous les tropiques, où l’on cultive artichauts, fraises et roses, et où il fait quinze degrés le matin. Les Vietnamiens y viennent en voyage de noces pour la raison qui y amenait les administrateurs coloniaux l’été : il y fait frais.Sa Pa, Bà Nà et Tam Đảo relèvent de la même logique. Yersin, lui, mérite un détour à part : co-découvreur du bacille de la peste, il a passé l’essentiel de sa vie à Nha Trang, y a dirigé un institut Pasteur et introduit l’hévéa et le quinquina au Vietnam. Il est enterré à Suối Dầu, sa tombe est fleurie par les habitants, et il reste l’un des rares étrangers à avoir des rues à son nom dans plusieurs villes vietnamiennes.
L’héritage invisible : l’alphabet
Le vietnamien s’écrit en caractères latins. C’est une singularité en Asie de l’Est, et probablement la trace européenne la plus profonde du pays — bien plus que n’importe quelle villa.Le système, le quốc ngữ, a été mis au point au XVIIe siècle par des missionnaires portugais, italiens et français ; Alexandre de Rhodes publia en 1651 le premier dictionnaire trilingue imprimé. Il ne servit longtemps qu’à l’évangélisation. L’administration coloniale l’imposa ensuite contre les caractères chinois, et les concours mandarinaux furent supprimés en 1919.Le paradoxe est que les nationalistes vietnamiens s’en emparent alors comme d’une arme : un alphabet s’apprend en quelques mois quand les caractères demandaient des années. L’outil imposé par le colonisateur est devenu l’instrument de l’alphabétisation de masse, puis de l’indépendance.Le vocabulaire garde des traces plus légères, amusantes à repérer une fois qu’on a l’oreille : ga (gare), xe buýt (bus), bơ (beurre), phô mai (fromage), sơ mi (chemise), bít tết (bifteck), cà phê, ô tô, va li, ga ra.
Le colonisateur a laissé des villas. Ce sont l’alphabet, le café et la baguette qui sont restés vivants.
Ce que les Vietnamiens en disent aujourd’hui
C’est la question que nos voyageurs français posent le plus souvent, et généralement à voix basse. La réponse honnête tient en deux temps.La colonisation est enseignée sans complaisance : travail forcé, monopoles du sel, de l’alcool et de l’opium, famine de 1945. Điện Biên Phủ est un lieu de mémoire national et son musée est explicite. Personne ne vous demandera de comptes, mais rien n’est effacé non plus.Et pourtant les Français sont reçus avec une chaleur particulière. Deux raisons : la guerre suivante, contre les États-Unis, a été plus longue et plus meurtrière, ce qui a déplacé la mémoire ; et le Vietnam distingue nettement un État d’autrefois des voyageurs d’aujourd’hui. Plusieurs centaines de milliers de personnes d’origine vietnamienne vivent en France, presque chaque famille a un parent à Paris, et le pays est membre de l’Organisation internationale de la Francophonie.Nos guides abordent cette histoire directement, sans la contourner ni la charger. C’est souvent la conversation dont nos voyageurs se souviennent le plus.
Un itinéraire de l’héritage franco-vietnamien
Hanoï : le quartier français à pied, l’Opéra, le pont Long Biên au coucher du soleil, un café à l’œuf au Metropole. Une demi-journée.
Hải Phòng : moins connue, un théâtre municipal du début du siècle et des rues entières intactes, presque sans visiteurs.
Điện Biên Phủ : la cuvette, la colline A1, le bunker de De Castries. Un détour conséquent, à réserver à ceux pour qui ce nom signifie quelque chose.
Đà Lạt : la gare, les villas, le marché aux fleurs. Deux nuits, idéalement entre le Centre et le Sud.
Nha Trang et Suối Dầu : l’institut Pasteur et la tombe de Yersin, à une vingtaine de kilomètres.
Saigon : la poste centrale, Notre-Dame, l’hôtel Continental, et le marché Bến Thành.
Nous construisons régulièrement des circuits autour de ce fil, en particulier pour des voyageurs dont la famille a vécu en Indochine. Si c’est votre cas, dites-le nous : nous pouvons chercher une adresse, une école, parfois retrouver un bâtiment.
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Peu, et surtout chez les personnes très âgées ainsi que dans les milieux universitaires et médicaux. L’anglais a pris le relais depuis les années 1990. Vous croiserez toutefois d’excellents francophones, souvent formés dans les filières bilingues qui existent toujours à Hanoï, Huế et Saigon — nos guides en font partie.
Est-ce gênant d’être français au Vietnam ?
Non, c’est même plutôt l’inverse. La colonisation est enseignée sans édulcorant, mais elle n’est jamais reportée sur les voyageurs d’aujourd’hui. Nos guides en parlent volontiers si vous ouvrez le sujet, et c’est souvent une belle conversation.
Le pont Long Biên est-il vraiment d’Eiffel ?
Non. Il a été construit de 1899 à 1903 par la maison Daydé & Pillé, et Gustave Eiffel n’y a pris aucune part. L’erreur est si répandue qu’elle figure encore dans des guides imprimés et sur des panneaux touristiques.
Peut-on visiter Điện Biên Phủ ?
Oui. La ville est à environ une heure de vol de Hanoï, ou une longue journée de route par les montagnes. Le site est bien entretenu et mérite une journée pleine. C’est un détour important, que nous ne proposons qu’aux voyageurs qui le demandent.
Peut-on retrouver une adresse familiale de l’époque indochinoise ?
Souvent oui, avec du temps. Les noms de rues ont changé mais les correspondances sont documentées, et des archives sont consultables à Hanoï et à Saigon. Envoyez-nous ce que vous avez — une photo, un nom de rue, un numéro — quelques semaines avant le départ.
Que reste-t-il de français dans la cuisine ?
La baguette devenue bánh mì, le café, la bière pression, le flan, la charcuterie, et le beurre des pâtisseries de Hanoï. Le vietnamien a même gardé les mots : bơ, phô mai, bít tết.
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