Un roman lu avant le départ change plus un voyage que trois guides touristiques. Voici ce qu’il faut lire et voir — en distinguant ce que le Vietnam dit de lui-même de ce que la France en a raconté.
Quatre voix vietnamiennes
Bảo Ninh, Le Chagrin de la guerre (1990). Un soldat du Nord revient ramasser les corps sur les lieux où il a combattu, et le récit se défait comme sa mémoire. C’est le grand roman vietnamien sur la guerre, écrit par un ancien combattant, et il n’a rien d’héroïque — ce qui lui a valu des années de difficultés avec la censure. Si vous ne lisez qu’un livre, c’est celui-là.Nguyễn Huy Thiệp, nouvelles. La prose la plus sèche et la plus mordante de la littérature vietnamienne moderne. Ses récits des années 1980 racontent des campagnes où l’argent arrive, où les anciens perdent la main, où personne n’est tout à fait honnête. On y comprend le Vietnam d’après-guerre mieux que dans n’importe quel essai.Dương Thu Hương. Ancienne volontaire de la jeunesse communiste devenue dissidente, puis exilée à Paris. Ses romans regardent en face ce que la victoire a coûté aux femmes et aux familles. Un contrepoint indispensable au récit officiel que vous entendrez dans les musées.Kim Thúy, Ru (2009). Cent pages en fragments sur la fuite en bateau et l’arrivée au Québec, écrites dans un français très pur. C’est le livre à mettre entre les mains de quelqu’un qui ne connaît rien au Vietnam : il se lit en deux heures et il ne se referme pas tout à fait.
Le regard français, et ce qu’il dit de nous
Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique (1950) et L’Amant (1984). Duras a grandi en Indochine et y a vécu la pauvreté des Blancs déclassés, ce qui rend son regard bien plus intéressant que celui de la littérature coloniale ordinaire. Le Barrage est le plus dur des deux : une mère ruinée par une concession que l’administration lui a vendue en sachant qu’elle était inondable.Il faut lire ces livres pour ce qu’ils sont : de la grande littérature française, où les Vietnamiens restent presque toujours à l’arrière-plan. C’est précisément pour cela qu’il vaut mieux les lire avec Bảo Ninh qu’à leur place.Linda Lê et Anna Moï, toutes deux nées au Vietnam et écrivant en français, tiennent la position inverse : de l’intérieur de la langue française, elles regardent le pays quitté. Et Việt Thanh Nguyễn, avec Le Sympathisant (Pulitzer 2016), fait la même opération en américain, sur le mode du roman d’espionnage.
Lire Duras avant de partir, c’est utile. Ne lire que Duras, c’est visiter le Vietnam par la fenêtre d’une villa coloniale.
Les films
Trần Anh Hùng est le cinéaste à connaître. L’Odeur de la papaye verte (1993) — Caméra d’or à Cannes — est un huis clos sensoriel sur une petite bonne dans une maison de Saigon des années 1950 : presque pas de dialogue, tout passe par les gestes et les sons. Cyclo (1995), Lion d’or à Venise, en est l’exact contraire : Saigon violente et nocturne. À la verticale de l’été (2000) montre trois sœurs à Hanoï, et c’est le plus beau portrait filmé de la ville.Indochine (Régis Wargnier, 1992) reste le film que la plupart des Français ont vu. Superbe, romanesque, et à regarder comme une œuvre sur la France plutôt que sur le Vietnam. Beaucoup de scènes ont été tournées dans la baie d’Halong et à Huế, et vous reconnaîtrez les décors sur place.Đặng Nhật Minh, Quand viendra le dixième mois (1984) : une jeune veuve cache la mort de son mari à son beau-père mourant. Cinéma vietnamien du Nord, lent, rural, très beau, et rarement montré en France.Enfin, pour la guerre vue d’Amérique, la série documentaire de Ken Burns (2017) est la synthèse la plus complète disponible — dix épisodes, avec de nombreux témoignages vietnamiens des deux camps, ce qui la distingue des fictions hollywoodiennes.
Quoi lire selon où vous allez
Hanoï — À la verticale de l’été pour l’atmosphère, Nguyễn Huy Thiệp pour le fond.
Huế et le Centre — Le Chagrin de la guerre : une grande partie du roman se déroule sur ces cols.
Saigon — Cyclo, puis Le Sympathisant pour la chute de 1975 et l’exil.
Le delta du Mékong — les nouvelles de Nguyễn Ngọc Tư, dont l’univers est entièrement celui des canaux et des barques.
Le Nord montagneux — peu de littérature traduite ; l’ethnographie remplace ici le roman.
Une remarque de terrain : lisez avant, pas pendant. Le voyage lui-même demande assez d’attention, et un livre lu à l’avance transforme ce que vous voyez sans occuper vos soirées.
Où se les procurer
La plupart de ces titres existent en poche en français et se trouvent facilement. Sur place, Hanoï et Saigon ont quelques librairies avec un rayon francophone, et les hôtels de charme gardent souvent une étagère d’échanges.Évitez en revanche les photocopies reliées vendues dans la rue : ce sont des contrefaçons, souvent avec des pages manquantes ou dans le désordre, et l’auteur ne touche rien. Le prix d’un vrai livre vietnamien en librairie reste modeste.Nous glissons volontiers deux ou trois titres dans le carnet de voyage que nous préparons avant votre départ, choisis selon votre itinéraire. Dites-nous simplement si vous préférez du roman, de l’histoire ou du récit de voyage.
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Le Chagrin de la guerre de Bảo Ninh, si vous acceptez un livre dur. Ru de Kim Thúy si vous préférez quelque chose de court et lumineux : cent pages, deux heures de lecture.
Faut-il avoir vu <em>Indochine</em> ?
Ce n’est pas indispensable, mais c’est agréable : vous reconnaîtrez la baie d’Halong et Huế sur place. Gardez seulement en tête que c’est un film français sur la France coloniale, où les personnages vietnamiens restent en retrait.
Existe-t-il des films vietnamiens récents ?
Oui, et l’industrie locale est très active depuis une dizaine d’années, surtout dans la comédie et le film familial. Peu sont distribués en France. Votre guide vous dira ce que tout le monde regarde en ce moment — c’est souvent une bonne conversation.
Peut-on trouver des livres en français sur place ?
Quelques librairies à Hanoï et Saigon ont un rayon francophone, et de nombreux hôtels de charme gardent une étagère d’échanges. N’achetez pas les photocopies reliées vendues dans la rue : pages manquantes fréquentes, et rien pour l’auteur.
Que lire aux enfants avant le voyage ?
Les contes vietnamiens traduits fonctionnent très bien dès six ans, en particulier ceux du cycle du légendaire Lac Long Quân et de la fée Âu Cơ — l’histoire des cent œufs, que tout enfant vietnamien connaît. Cela leur donne une clé pour comprendre les temples.
Préparez-vous une liste personnalisée ?
Oui, dans le carnet de voyage remis avant le départ : deux ou trois titres choisis selon votre itinéraire et vos goûts. Précisez-nous simplement si vous préférez le roman, l’histoire ou le récit de voyage.
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Les circuits où l’on vit ce dont parle cet article
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