L’école au Vietnam : mille ans de concours et une pression intacte
Vous croiserez partout des enfants en uniforme et des foulards rouges. Derrière cette image très ordinaire, il y a mille ans d’un système où l’étude était la seule ascension possible — et une pression scolaire dont les familles vietnamiennes parlent aujourd’hui ouvertement.
Le Temple de la Littérature n’est pas un temple
Fondé en 1070 à Hanoï, le Văn Miếu est dédié à Confucius, mais il abrite dès 1076 le Quốc Tử Giám, « le collège des fils de la nation » : la première université du pays. On y formait les mandarins, c’est-à-dire l’intégralité de l’administration, pendant sept siècles.Dans la troisième cour se dressent quatre-vingt-deux stèles de pierre portées par des tortues. Chacune grave le nom, l’âge et le village d’origine des reçus à un concours donné, entre 1442 et 1779. C’est un palmarès de trois siècles, inscrit au registre Mémoire du monde de l’UNESCO, et c’est surtout la preuve matérielle d’une idée : que le nom d’un fils de paysan pouvait être gravé dans la pierre à côté de celui d’un fils de mandarin.
Un palmarès de trois siècles gravé dans la pierre, où le nom d’un fils de paysan côtoie celui d’un fils de mandarin.
Comment fonctionnaient les concours
Le système comportait trois étages. Le concours régional, le thi hương, se tenait tous les trois ans dans les capitales de province ; les reçus pouvaient enseigner ou occuper de petites charges. Venait ensuite le concours de la cour, le thi hội, puis l’examen final passé devant l’empereur lui-même, le thi đình, qui classait les lauréats.Les épreuves duraient plusieurs jours. Les candidats s’installaient dans des cabanes de bambou montées sur un terrain vague, avec leur encre, leur natte et leur riz, sous surveillance. Il fallait composer en chinois classique, maîtriser les Quatre Livres et les Cinq Classiques, écrire des poèmes réguliers et rédiger des dissertations politiques.Le taux de réussite tournait autour de un pour cent. Certains se présentaient dix fois, jusqu’à soixante ans. Le dernier concours mandarinal s’est tenu à Hué en 1919 ; l’administration coloniale l’a alors remplacé par le système français.
L’invention du quoc ngu, ou l’alphabet qui a tout changé
Jusqu’au XXe siècle, le vietnamien s’écrivait avec des caractères chinois adaptés, le chữ nôm, dont la maîtrise supposait d’abord celle du chinois : quelques années d’étude pour lire, une vie pour écrire correctement. L’alphabet latin mis au point au XVIIe siècle par des missionnaires, dont le Jésuite avignonnais Alexandre de Rhodes, est resté confiné aux milieux catholiques pendant deux siècles et demi.Son adoption générale, au début du XXe siècle, a un effet massif : on peut apprendre à lire en quelques mois. Les mouvements nationalistes s’en emparent, créent des écoles gratuites, publient des journaux. Le taux d’alphabétisation du Vietnam dépasse aujourd’hui quatre-vingt-quinze pour cent, l’un des plus élevés de la région pour un pays de ce niveau de revenu.
Une journée d’écolier vietnamien
L’école commence à sept heures ou sept heures et quart. Les classes de primaire comptent souvent quarante à cinquante élèves ; l’uniforme est obligatoire, chemise blanche et foulard rouge pour les membres de l’organisation des jeunes pionniers, ce qui concerne la quasi-totalité des enfants.Dans beaucoup d’établissements, la journée est coupée par une longue pause : les enfants déjeunent et font la sieste sur place, souvent à même le sol de la classe sur une natte. Les cours reprennent vers treize heures trente.Puis viennent les cours supplémentaires, les học thêm, souvent donnés par les enseignants eux-mêmes après la classe et payés par les familles. C’est une institution officieuse, régulièrement dénoncée et jamais supprimée, qui pèse lourdement sur les budgets et sur les enfants. Beaucoup rentrent à dix-neuf ou vingt heures.
Le concours d’entrée à l’université
L’examen de fin de secondaire, en juin, joue le rôle du baccalauréat et du concours d’entrée à l’université en même temps. Le classement décide de la filière et de l’établissement, et les places dans les universités réputées se jouent à quelques dixièmes de point.La scène est la même chaque année dans tout le pays. Les parents attendent devant les grilles pendant les épreuves. Les familles vont au Temple de la Littérature, ou au temple local, déposer des offrandes et frotter la tête des tortues de pierre — pratique aujourd’hui interdite par des barrières, précisément parce qu’elle était trop populaire. Des milliers de candidats laissent des bâtons d’encens.Cette pression est reconnue comme un problème de santé publique. La presse vietnamienne publie chaque été des enquêtes sur l’anxiété scolaire, et les réformes successives cherchent à alléger les programmes. Elle explique aussi les résultats : le Vietnam obtient aux évaluations internationales PISA des scores en mathématiques et en sciences comparables à ceux de pays au revenu par habitant dix fois supérieur.
Ce que cela dit du pays
Trois conséquences que vous observerez sans forcément les relier à l’école.
Le respect pour les enseignants est réel et ritualisé. Le 20 novembre, journée des enseignants, les élèves et les anciens élèves apportent des fleurs — les fleuristes font l’une de leurs meilleures journées de l’année.
L’investissement des familles dans l’éducation est considérable, y compris chez des gens très modestes. Une famille de pêcheurs paiera des cours particuliers avant d’acheter un scooter neuf.
Le pays exporte des étudiants. La France en accueille plusieurs milliers, et le Vietnam figure régulièrement parmi les premières nationalités d’étudiants étrangers dans les filières scientifiques.
Quand un guide vous parlera de ses enfants, la conversation viendra sur l’école en moins de deux minutes. Ce n’est pas de la politesse : c’est le sujet.
Une question ?
Une question sur cette étape ?
Écrivez-nous sur WhatsApp, la réponse arrive dans la journée.
Pourquoi les écoliers vietnamiens portent-ils un foulard rouge ?
C’est l’insigne des jeunes pionniers, l’organisation de jeunesse liée au Parti, que rejoignent la quasi-totalité des enfants de primaire et de collège. Il se porte avec l’uniforme.
Qu’est-ce que le Temple de la Littérature ?
La première université du Vietnam, fondée à Hanoï en 1070 et 1076. On y formait les mandarins pendant sept siècles. Ses quatre-vingt-deux stèles gravent le nom des reçus aux concours entre 1442 et 1779.
Le français est-il enseigné au Vietnam ?
Marginalement. Il subsiste des classes bilingues francophones dans quelques établissements de Hanoï, Hué et Hô Chi Minh-Ville, soutenues par la coopération française, mais l’anglais est de très loin la première langue étrangère.
Pourquoi les Vietnamiens écrivent-ils en alphabet latin ?
L’alphabet, mis au point au XVIIe siècle par des missionnaires dont Alexandre de Rhodes, a remplacé les caractères sino-vietnamiens au début du XXe siècle. Il permet d’apprendre à lire en quelques mois au lieu de plusieurs années.
Que sont les cours supplémentaires ?
Les học thêm, cours payés donnés après la classe, souvent par les enseignants de l’élève. C’est une pratique très répandue, coûteuse pour les familles et régulièrement critiquée dans la presse.
Peut-on visiter une école pendant son voyage ?
Oui, dans certaines écoles rurales avec lesquelles nous travaillons, en dehors des heures de cours et sans interrompre la classe. Nous évitons les visites d’école proposées comme attraction, qui dérangent les enfants plus qu’elles ne leur apportent.
Passer à la pratique
Les circuits où l’on vit ce dont parle cet article
Mesure d’audience. Nous aimerions savoir quelles pages vous sont utiles, grâce à Google Analytics. Rien n’est déposé sans votre accord, et vous pouvez changer d’avis à tout moment. En savoir plus