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Culture · Histoire et héritage

Les Vietnamiens de France : une histoire de cent ans

Il y a plus de trois cent mille personnes d’origine vietnamienne en France, et la plupart des voyageurs qui partent à Hanoï ignorent que cette présence a commencé il y a plus d’un siècle, dans des usines d’armement de la Première Guerre mondiale.

1916 : les premiers, et ils n’étaient pas venus de leur plein gré

La première immigration vietnamienne en France n’a rien d’un choix. Entre 1915 et 1919, environ quarante-trois mille Indochinois sont recrutés — souvent par la contrainte, par quotas imposés aux villages — pour venir travailler dans les usines d’armement et servir comme auxiliaires à l’arrière du front. Ils sont ouvriers à Toulouse, à Bergerac, à Saint-Chamas, brancardiers, cuisiniers, terrassiers.Une deuxième vague suit en 1939, plus mal connue encore : vingt mille hommes, les công binh, ouvriers non spécialisés réquisitionnés dans les campagnes du Tonkin et de l’Annam. La défaite de 1940 les laisse bloqués en France, sans statut ni salaire. Plusieurs milliers sont envoyés en Camargue relancer la riziculture ; le riz de Camargue, aujourd’hui, leur doit une bonne part de son existence moderne.

Le riz de Camargue doit une bonne part de son existence moderne à des ouvriers vietnamiens réquisitionnés en 1939.

Leur histoire n’a été reconnue publiquement qu’en 2009, avec l’inauguration d’une stèle à Arles. Le livre de Pierre Daum, Immigrés de force, l’a fait sortir de l’oubli.
Bol de phở au bœuf

1954 et 1975 : deux exils

Après les accords de Genève de 1954, plusieurs dizaines de milliers de personnes quittent l’Indochine pour la France : fonctionnaires, militaires, familles franco-vietnamiennes, épouses de soldats. Beaucoup sont logées dans des camps de transit — le plus connu est celui de Sainte-Livrade-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne, où mille cent soixante personnes arrivent en 1956 dans d’anciens bâtiments militaires. Certaines familles y vivront cinquante ans.La deuxième vague, après 1975, est celle des boat people. Environ huit cent mille personnes quittent le Vietnam par la mer entre 1975 et 1995, dont une forte proportion de Sino-Vietnamiens frappés par les nationalisations de 1978. La France en accueille près de cent vingt mille, souvent après des mois dans les camps de Malaisie, de Thaïlande ou de Hong Kong. Les naufrages, les attaques de pirates dans le golfe de Thaïlande, les mois d’attente : c’est l’histoire familiale d’une grande partie de la diaspora française d’aujourd’hui.
Rue de Paris

Le treizième arrondissement, et ce qu’on s’y trompe

Le « quartier asiatique » de Paris, entre les tours des Olympiades et l’avenue de Choisy, s’est constitué précisément à ce moment-là : les tours, construites dans les années 1970 et difficiles à louer, se sont remplies de familles réfugiées à partir de 1976.Une précision qui compte : ce quartier n’est pas vietnamien mais indochinois et chinois à la fois. Vietnamiens, Cambodgiens, Laotiens et Chinois du Sud-Est asiatique s’y côtoient, et beaucoup des grandes enseignes sont tenues par des familles sino-cambodgiennes. Les Vietnamiens de France sont d’ailleurs bien plus dispersés que ne le suggère ce quartier : Marseille, Lyon, Toulouse, la région parisienne au sens large.
Terrasse de café parisien

Le pho, le bò bún et l’invention d’une cuisine française

Le plat le plus commandé dans les restaurants vietnamiens de France n’existe pratiquement pas au Vietnam sous ce nom : le bò bún. C’est une adaptation parisienne du bún bò Nam Bộ saigonnais, servie en grand bol avec un nệm coupé en rondelles — combinaison qui fait sourire les Vietnamiens de passage et qui a nourri deux générations d’étudiants français.Le phở, lui, est arrivé avec les réfugiés de 1975, et sa version parisienne est restée proche de celle du Sud : bouillon plus sucré, assiette d’herbes à côté, sauce hoisin. Un voyageur qui connaît le pho de Hanoï — plus sobre, sans herbes ni sauce — sera surpris ; ce n’est pas une trahison, c’est une autre lignée.Ces restaurants ont aussi joué un rôle économique très précis. Ouvrir une petite affaire de restauration était, pour des familles arrivées sans diplômes reconnus et sans capital, la voie la plus rapide vers l’autonomie. La génération suivante a massivement fait des études.
Le pont Alexandre III la nuit, Paris

Ce que cela change quand on voyage au Vietnam

Trois choses, très concrètement.
  • Les Vietnamiens du Vietnam ont souvent de la famille en France, ou en connaissent. Le mot Việt kiều désigne les Vietnamiens de l’étranger, et il est chargé : il désigne à la fois ceux qui sont partis, ceux qui envoient de l’argent — les transferts de la diaspora représentent plusieurs pour cent du produit intérieur brut du pays — et ceux qui reviennent en touristes dans le village de leurs parents.
  • Le français n’est plus parlé que par une petite minorité de personnes âgées, mais l’attachement culturel reste. Beaucoup de nos guides ont appris le français par choix, pas par héritage.
  • Enfin, si vous êtes vous-même d’origine vietnamienne, le voyage n’est pas le même voyage. Nous organisons régulièrement des retours dans un village d’origine, avec recherche préalable de l’adresse et du registre familial ; c’est un travail lent, souvent émouvant, et il vaut la peine de nous en parler tôt.
Lanternes rouges dans une rue la nuit

Pour aller plus loin

Quelques repères, sans prétention d’exhaustivité. En littérature, Linda Lê, née à Da Lat et arrivée en France à quatorze ans, et Kim Thúy, partie du Vietnam à dix ans et installée au Québec, dont Ru raconte la traversée et le camp. En bande dessinée, Une vie chinoise n’est pas vietnamienne mais Vietnamerica de GB Tran, traduit en français, raconte précisément ce qu’une famille ne dit pas à ses enfants.Au cinéma, L’Odeur de la papaye verte et Cyclo de Trần Anh Hùng, réalisateur franco-vietnamien arrivé en France en 1975 : c’est un regard de l’intérieur et de l’extérieur à la fois, ce qui est exactement la position de la diaspora.

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Questions fréquentes

Combien de Vietnamiens vivent en France ?

Les estimations tournent autour de trois cent cinquante mille personnes d’origine vietnamienne, ce qui en fait l’une des plus importantes diasporas vietnamiennes d’Europe. Le chiffre est approximatif : la France ne recense pas l’origine.

Parle-t-on encore français au Vietnam ?

Très peu. Le français est parlé par une minorité de personnes âgées et par des professionnels qui l’ont appris par choix, dont nos guides. L’anglais est aujourd’hui la première langue étrangère enseignée.

Qu’est-ce qu’un Việt kiều ?

Le terme désigne les Vietnamiens vivant à l’étranger. Il est d’usage courant au Vietnam, sans connotation négative en soi, mais il marque une distinction — on reste Việt kiều même en revenant vivre au pays.

Peut-on retrouver le village d’origine de sa famille ?

Souvent oui, si l’on dispose du nom du village et du district. Les registres familiaux, les gia phả, sont parfois conservés dans la maison de culte du lignage. Nous organisons ce type de recherche en amont du voyage ; prévoyez plusieurs semaines.

Pourquoi le bò bún n’existe-t-il pas au Vietnam ?

Il existe sous une autre forme, le bún bò Nam Bộ, sans nệm et en portion plus petite. La version française, avec le rouleau frit coupé en rondelles, est une adaptation parisienne des années 1980.

Où voir des traces de cette histoire en France ?

À Sainte-Livrade-sur-Lot, où subsiste une partie du camp d’accueil des rapatriés d’Indochine ; à Arles, où une stèle rend hommage aux ouvriers indochinois de 1939 ; et dans le quartier des Olympiades à Paris.

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