Parler de la guerre : où la voir, comment en parler
C’est le sujet auquel tout voyageur pense et que peu osent aborder. Ce que montrent les musées et ce qu’ils taisent, les lieux qui valent le détour, et ce qu’en disent des gens dont l’immense majorité est née après 1975.
Deux guerres, et des noms qui ne coïncident pas
Ce que la France appelle la guerre d’Indochine s’achève à Điện Biên Phủ en 1954. Ce que nous appelons la guerre du Vietnam commence ensuite et s’achève en 1975. Au Vietnam, on parle de la guerre de résistance contre la France puis de la guerre de résistance contre l’Amérique — et le pays y ajoute deux conflits que l’on oublie souvent en Europe : avec les Khmers rouges à partir de 1978, puis avec la Chine en 1979.Ces décalages de vocabulaire ne sont pas anecdotiques. Ils disent que trente ans de guerre continue ne se découpent pas de la même façon selon l’endroit d’où l’on regarde, et qu’un voyageur français arrive avec une chronologie qui n’est pas celle de son hôte.Il faut aussi savoir que la guerre fut une guerre civile autant qu’une guerre étrangère. Des familles entières se sont retrouvées des deux côtés du dix-septième parallèle. Après 1975, des centaines de milliers de personnes liées au Sud ont été envoyées en camps de rééducation, et plus d’un million ont fui par la mer. Cette partie-là n’est presque jamais exposée dans les musées.
Lire les musées pour ce qu’ils sont
Les musées vietnamiens de la guerre présentent un récit national, cadré, sans contradiction interne. Ce n’est ni un scandale ni une raison de s’abstenir : c’est ce que font la plupart des musées militaires du monde, y compris en France. Mais il faut y entrer en le sachant.Le musée des Vestiges de la guerre, à Saigon, s’appelait jusqu’en 1995 musée des crimes de guerre américains ; le changement de nom a suivi la normalisation diplomatique. Ses salles sur l’agent orange et sur la photographie de guerre sont d’une dureté réelle. C’est le lieu le plus éprouvant du pays, et le plus nécessaire.La prison de Hỏa Lò, à Hanoï, illustre parfaitement le problème : construite par l’administration coloniale française en 1896, elle consacre l’essentiel de son parcours aux prisonniers politiques vietnamiens du temps des Français, puis présente la détention des pilotes américains dans des termes qui contredisent frontalement les témoignages de ces derniers. Les deux versions existent ; le musée n’en donne qu’une.Notre position est simple : nous vous emmenons, et nos guides vous donnent ce qui manque — les chiffres discutés, les autres témoignages, les zones d’ombre. Un musée commenté vaut mieux qu’un musée évité.
Un musée qui ne se contredit jamais n’est pas un mensonge. C’est un point de vue, et il faut l’écouter comme tel.
Les lieux, du nord au sud
Điện Biên Phủ, tout au nord-ouest, près de la frontière laotienne. La cuvette, la colline A1, le bunker du colonel de Castries, un musée récent et un cimetière. C’est un long détour — vol depuis Hanoï ou une journée entière de montagne — que nous ne proposons qu’à ceux pour qui ce nom signifie quelque chose. Pour eux, il vaut le voyage.La zone démilitarisée, autour de Đông Hà, sur l’ancien dix-septième parallèle : le pont de Hiền Lương qui coupait le pays en deux, la base de Khe Sanh, et surtout les tunnels de Vĩnh Mốc, où un village entier a vécu sous terre pendant des années — dix-sept enfants y sont nés. Ces tunnels-là sont civils, et c’est ce qui les rend bouleversants.Sơn Mỹ, dans la province de Quảng Ngãi, sur le lieu du massacre de 1968. Un mémorial sobre, presque vide de visiteurs étrangers, dans un hameau qui a été reconstruit à côté. On n’y va pas par curiosité.Củ Chi, à une heure et demie de Saigon : deux cent cinquante kilomètres de galeries creusées à la main. Le site est spectaculaire et pédagogique, mais il faut le dire — un stand de tir payant y voisine avec les tunnels, et l’ambiance générale tient parfois du parc à thème. Nous y allons tôt le matin et nous évitons ce coin-là.Côn Đảo, enfin, où les « cages à tigres » construites sous l’administration française ont servi bien après son départ. L’île combine ce passé avec un parc national et des plages vides, ce qui en fait un lieu étrangement doux pour une telle histoire.
Ce que les Vietnamiens en disent
La chose la plus utile à savoir : l’âge médian du pays tourne autour de trente-trois ans. L’immense majorité des gens que vous croiserez sont nés après 1975. Pour eux, la guerre est un chapitre d’histoire et une affaire de grands-parents, pas un souvenir.Il n’y a donc aucune animosité envers les visiteurs américains ou français — c’est même l’inverse, et cela surprend souvent. Une phrase revient dans la bouche des guides : « nous avons gagné la guerre, alors nous pouvons nous permettre de ne plus y penser ».Cela ne veut pas dire que tout est clos. Les munitions non explosées font encore des victimes, surtout dans la province de Quảng Trị, et le déminage est loin d’être achevé. Les conséquences sanitaires de l’agent orange se transmettent sur plusieurs générations. Et le sort des vaincus du Sud reste un sujet qu’on aborde en privé, pas dans un musée.Vous pouvez poser des questions. Faites-le en privé plutôt qu’en groupe, sans chercher à faire dire, et acceptez qu’on ne réponde pas. Un silence est une réponse.
Y aller, et avec qui
Une seule visite ? Le musée des Vestiges de la guerre à Saigon. C’est le plus complet et le plus difficile.
Avec des enfants : pas avant douze ou treize ans pour ce musée-là, dont certaines salles sont insoutenables. Les tunnels de Củ Chi et de Vĩnh Mốc passent bien dès dix ans, mais prévenez-les de l’exiguïté.
Avec un parent ancien combattant ou une famille rapatriée d’Indochine : dites-le nous. Nous préparons différemment, nous prévoyons du temps, et nous choisissons le guide.
Ne pas tout enchaîner. Deux sites de mémoire dans un voyage suffisent. Trois d’affilée saturent, et le reste du pays mérite autre chose que le contrecoup.
Nous ne mettons jamais ces visites en début de séjour. Il vaut mieux avoir déjà rencontré le pays vivant avant d’entrer dans ce qu’il a traversé.
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Est-ce mal vu d’être français ou américain sur ces sites ?
Non. L’âge médian du pays est d’environ trente-trois ans : la plupart des gens sont nés après 1975 et la guerre est pour eux un chapitre d’histoire. L’accueil réservé aux visiteurs occidentaux est chaleureux, y compris dans les musées les plus durs.
À partir de quel âge emmener des enfants ?
Le musée des Vestiges de la guerre à Saigon : pas avant douze ou treize ans, certaines salles sont insoutenables. Les tunnels de Củ Chi et de Vĩnh Mốc conviennent dès dix ans, à condition de prévenir de l’exiguïté et de la chaleur.
Les musées sont-ils objectifs ?
Ils présentent un récit national cohérent, sans contradiction interne — comme la plupart des musées militaires du monde. Certaines présentations, à Hỏa Lò notamment, contredisent frontalement les témoignages des intéressés. Nos guides donnent ce qui manque.
Củ Chi vaut-il le déplacement ?
Oui pour l’ouvrage lui-même, deux cent cinquante kilomètres de galeries creusées à la main. Mais le site comporte un stand de tir payant et prend par moments des airs de parc à thème. Nous y allons tôt le matin et nous évitons cette zone.
Peut-on visiter Điện Biên Phủ ?
Oui, par un vol depuis Hanoï ou une journée entière de route de montagne. C’est un détour important que nous ne proposons pas systématiquement : il s’adresse à ceux pour qui ce nom a un sens familial ou historique précis.
Peut-on parler de la guerre avec les Vietnamiens ?
Oui, sans difficulté, et beaucoup en parlent volontiers. Préférez le privé au groupe, ne cherchez pas à faire dire, et acceptez qu’on ne réponde pas — en particulier sur l’après-1975 et le sort des vaincus du Sud, qui reste un sujet de conversation privée.
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